Entrevista (Edição nº 35)

Interview avec M. Alain Caillé

>> CVA - Quel est votre bilan par rapport à la difusión de la pensée anti-utilitariste au niveau mundial, en particulier hors de l’Europe?

Caillé - C’est un bilan assez mitigé. Nous sommes assez peu connus dans les pays anglo-saxons, parce que presque rien n’a été traduit à part L’esprit du don (de Jacques T.Godbout en collaboration avec Alain Caillé, sous le titre The World of the Gift), comme si l’idée même qu’on puisse être anti-utilitariste était difficilement pensable pour un esprit de tradition anglo-saxonne. Nous avons quand même des liens étroits avec certains anthropologues, comme Mary Douglas (qui vient malheureusement de mourir), Keith Hart, David Graeber etc. C’est en Italie que nous sommes de loin les mieux connus, plus qu’en France presque. Une dizaine de livres de collaborateurs du MAUSS ont été traduits et il existe une version italienne de La Revue du MAUSS. Il y a un début d’intérêt en Asie, très timide encore au Japon et en Chine, plus net en Corée où un numéro de la revue a été traduit. Pour l’anti-utilitarisme, l’Amérique du Sud est un enjeu majeur, parce que c’est là que peut se réinventer au premier chef un humanisme démocratique d’inspiration anti-utilitariste et qu’il existe toute une tradition de recherche et de pensée en ce sens qui peut nous aider puissamment. C’est ce qu’ont bien compris tous nos amis brésiliens.

>> CVA - Et en ce qui concerne la présence de la pensée anti-utilitariste et de la Revue du MAUSS en particulier dans le champs intellectuel français, surtout après la crise de l’structuralisme?

Caillé - Dans un article paru il y a près de 10 ans, D. Graeber, justement, se demandait où avait disparu la French Theory, si influente sur les campus américains il y a une vingtaine d’années et expliquait que le MAUSS représentait le seul courant d’ampleur comparable encore vivant aujourd’hui. C’était flatteur pour nous. Ce que je crois vrai en tout cas c’est que le MAUSS est une des seules écoles de pensée aujourd’hui en France à se faire le porteur d’une ambition théorique importante, celle de reprendre le fil et le flambeau de la grande tradition sociologique et anthropologique (et donc aussi bien philosophique) classique, et nous essayons de le faire précisément en évitant les erreurs du structuralisme dont on pourrait montrer que de proche en proche elles dérivent à peu près toutes d’une mauvaise compréhension de l’héritage de Durkheim et Mauss. Ce que j’observe avec plaisir c’est que si durant ses 10 ou 15 premières années, le MAUSS (créé en 1981) a été regardé avec méfiance par la communauté sceintifique française, une sorte d’OVNI théorique, il apparaît désormais chaque jour plus reconnu et légitime.

>> CVA - Comment voyez-vous la participation et l’importance de la pensée luso-hispanique et latino-americaine dans la formation du front antilitariste?

Caillé - Comme je l’ai dit, je crois le rôle possible de la communauté luso-hispanique et latino-américane absolument essentiel, ne serait-ce que parce que vos cultures sont largement structurées, pour le meilleur et pour le pire, par les valeurs anti-utilitaristes, et notamement celle de l’honneur et de la solidarité. Je disais: pour le meilleur et pour le pire. Pour le pire parce que c’est la fixation sur une vision trop particulariste et rétro-grade qui explique une bonne part des malheurs du monde latino-américain (clientélisme, corruption, familisme, violence etc.) mais, symétriquement, c’est aussi dans ces valeurs, une fois réinterprétées de manière réflexive et plus universaliste, qu’on peut espérer trouver des ressources essentielles pour refonder un idéal démocratique universalisable. Je ne crois pas que la vieille Europe soit encore suffisamment vivace et puissante aujourd’hui pour pouvoir procéder à ce travail d’actualisation et d’universalisation de l’idéal démocratique.

>> CVA - Comment expliquez-vous la relation entre le mouvement anti-utilitariste et les perspectives du socialisme au XXIeme siècle?

Caillé - Le socialisme nouveau sera une social-démocratie radicalisée, i.e., universalisée et ouverte à la fois à la pluralité des cultures et au respect de la nature. Il ne réussira son aggiornamento que s’il se refonde sur ses bases anti-utilitaristes, c'est-à-dire que s’il comprend clairement que le problème politique n’est pas seulement celui de la redistribution des richesses (cela, un utilitarisme de gauche peut parfaitement le comprendre et le faire) mais aussi, et plus encore, un problème d’accès à la reconnaissance et aux sources de l’estime de soi.

>> CVA - On peut dire qu’il existe un domaine tematique privilegié pour les discussions sur le don? Si oui, cela serait un inconditionnel universel?

Caillé - Vaste question. Pour moi, a logique du don est une logique de ce que j’appelle l’inconditionnalité conditionnelle. L’expression n’est pas facile à expliquer en deux mots; je m’explique sur ce thème dans Antropologia do dom.

>> CVA - Sur la création de la Revue du Mauss Permanente (Journal du Mauss). Est-ce que cela apporte une contribution effective pour l’avancement de la discusion anti-utilitariste? Est-ce que la sphère virtuelle devienne un enjeu stratégique pour l’avancement d’une pensée contrahegémonique?

Caillé - C’est à mon avis tout à fait fondamental. C’est en fait le seul moyen de cerner un espace de discussion et d’élaboration collective permanente. Et aussi de montrer comment les mêmes questions se posent un peu partout à travers le monde, même si leur formulation est toujours tributaire de la diversité des contextes locaux et comment, donc il existe virtuellement une communauté démocratique humaniste, et donc anti-utilitariste à travers le monde. À nous de l’actualiser.

>> CVA - Enfin, pour conclure, qu’aimeriez-vous dire aux lecteurs du site de la Communauté Virtuelle d’Anthropologie et pour les symphatisants du MAUSS chez les chercheurs et sympatisants de langue luso-espagnole?

Caillé - Bienvenue. Nous avons un très grand besoin de vous, de votre énergie, de votre enthousiasme et de vos compétences. Et de votre amitié, la valeur anti-utilitariste par excellence.

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